Rarement une larme nous coule
Vous ouvrez le journal, aujourd’hui, 74 morts, il y a eu un glissement de terrain, normal, les changements climatiques. Prochain article, quelqu’un a découvert un antidote contre le hoquet, fantastique! Comme ça, en une tournure de page, ces 74 individus sombrent dans l’oubli. Cependant, l’histoire ne serait pas la même si ceux-ci étaient des membres de notre famille ou des amis. Si nos proches avaient été affectés, l'émotion serait sans doute au rendez-vous. Lorsque nos proches décèdent ou sont en danger, nous sommes généralement foudroyé de tristesse ou de colère, mais alors que nous lisons le journal qui est parsemé de catastrophe meurtrière, rarement une larme nous coule. Les morts par famines, guerres et catastrophe naturelles qui surviennent à l’autre bout du monde sont banalisées, nous sommes détaché de ces réalités. Plus il y a de morts, plus celles-ci deviennent anodines.
Dans le roman L’écume des jours, Boris Vian ridiculise cet aspect de notre société. Les personnages sont mis en contact directe avec des morts violentes tel qu'une foule de patineurs qui s'effondrent en lambeaux. Face à cette situation, Chick, Alise et Colin s'arrêtent pour une courte prière puis reprennent leur activité comme si rien n’était arrivé.
Cependant, les circonstances changent lorsque Chloé tombe malade. Colin éprouve une mélancolie et sa vie succombe de vifs changements: il cherche à tout prix à ce que Chloé retrouve la santé, lui achète des fleurs par centaines, sacrifie sa richesse, son environnement subit une transformation sombre, il doit se trouver de nombreux emplois dérisoires. Bref, Colin est fortement affecté par la condition de Chloé. Le contraste entre la maladie et la mort d’un proche versus celle d’un inconnu est, dans ce livre autant que dans notre société, à remettre en question.
J’ai chez moi, plusieurs reproductions de Klimt, son style présente des motifs riches et complexes, des couleurs chaleureuses et diversifiées qui viennent toucher mon imaginaire et qui m’inspire lorsque je dessine. Il fut donc naturel pour moi, de repérer des similarités entre les oeuvres de Klimt et celle de Vian. Parlons en particulier de la réalisation de Klimt Beethoven Frieze.
Lorsque j’ai lu L’écume des jours, j’ai pu tout de suite établir des liens avec cette oeuvre non seulement au niveau de ce qu’elle met en scène, mais aussi par ces motifs, couleurs, détails et contrastes.
Tout d’abord, les choix de motifs et couleurs sont similaires à la façon dont j’ai perçu les décors du livre. Les éclats dorés de l’oeuvre sont comparables aux jets de lumière qui illuminent le domicile de Colin au début de l’histoire tandis que la sombre teinte qui couvrent la partie droite de la muraille devient, comme le foyer de Colin, de plus en plus obscure et absent de lumière.
Je vois chez les personnages de la peinture un contraste entre riche et pauvre, santé et maladie, superficialité et sincérité qui est retrouvée au sein du roman de Vian. D’une part, les personnages du centre de la fresque sont riches en lumière et couleurs, sont plutôt pompeux, ont le ventre bien remplis et démontre une attitude d’insouciance. De l’autre, des femmes à l’allure démunie, surveillée et encerclée par la mort qui n'attend que le moment où elle pourra s’emparer d’elles ; leurs cheveux ont perdu leur couleur, leurs visages se sont plissés dans l’inconfort, elles semblent plutôt faibles. La comparaison avec L’écume des jours me frappe ; les riches vivent dans l’abondance, l’espace et ont accès à des services de qualité pour des choses simples tel que des funérailles digne de respect, mais les pauvres eux, sont soumis au cercle vicieux de misère, de maladie, de mort. Chloé tombe malade puis, comme une chaîne de dominos, les vies des personnages se dégradent peu à peu jusqu’à l’anéantissement de de celles-ci.
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